samedi 15 décembre 2012

Ecrire un synopsis et monter un meuble IKEA: même combat

ikeaJ'ai fini d'écrire le synopsis de mon troisième bouquin dans ma série des Sesame Seade. Ce n'est jamais facile, surtout quand les intrigues sont très tirées par les cheveux (j'aime bien les intrigues bien compliquées), mais écrire un synopsis est aussi indispensable à un nouveau roman qu'un meuble IKEA à un nouvel appartement. Et ce n'est pas la seule chose, mes amis, qu'ils ont en commun. En voilà d'autres, en 20 étapes 'faciles'.
  1. Ils nécessitent de faire tenir ensemble des petits bouts de trucs et de machins qui sont tout éparpillés partout et dont t'as aucune idée de comment ils s'imbriquent jusqu'à ce que tu lises...
  2. La Notice d'Utilisation (aussi connue sous le nom de 'notes hystériques sur mini carnet'), joyeusement illustrée, qui voulait peut-être dire quelque chose à quelqu'un à l'époque mais maintenant pas grand-chose. Du coup, tu vas suivre les étapes que tu comprends, et pour le reste...
  3. ... t'improvises. Surtout que l'outil qui fonctionne d'enfer pour visser le bidule à l'étape 3 ne fonctionne pas du tout à l'étape 9, enfin, sauf si on le tient à un angle de 43° en forçant un peu avec un couteau de cuisine...
  4. ... ouille. Euh, c'est quoi ces pièces qui vont nulle part?
  5. ... et pourquoi le truc de l'étape 6 s'est soudainement décroché de toute la structure?
  6. ... tain, c'est plus grand que ce que je pensais, en fait. 
  7. ... à part cette partie-là, qui est toute petite - c'est marrant, c'est pas ce que j'avais en tête....
  8. ... ah je sais: et si je commençais par la fin pour remonter jusqu'au début? Olé! ça marche!
  9. ... ah non, ça marche pas. Ah si! attends! ça marchouille, on va dire. Ca va être un peu bancal, mais bon...
  10. ... mais zut, du coup faut que je bouge le bitoniau qui était à l'étape 21 pour l'enclencher sur le bidule de l'étape 4...
  11. ... *vacarme apocalyptique d'un énorme machin qui s'écroule*
  12. ... Ca y est, cette fois c'est sûr, je n'y arriverai jamais. Pourquoi, pourquoi? Pourquoi suis-je aussi nulle? Qu'est-ce qui manque à mon cerveau? Je savais que j'étais pas faite pour ça, je savais que ça serait trop compliqué. Je ne suis qu'une imposteur. Imposteure. Imposteuse. Impostrice. Ah, cruel objet! j'avais tant de grands projets pour toi, tant d'idées merveilleuses pour ta décoration! Je voulais faire de toi quelque chose d'unique, quelque chose que tout le monde aimerait! Hélas! Tout est perdu à présent. Je vais te foutre à la décharge! *coup de pied*
  13. *bruit métallique* C'est quoi cette pièce?
  14. Ca serait pas celle qui manquait à l'étape 3?
  15. OHMONDIEU CA MARCHE!
  16. CA MARCHE! Regarde, ça marche! regarderegarderegarde! j'ai réussi! c'est FINI! FINI FINI FINI!
  17. C'est l'heure du dodo, tralala! J'ai tout fini, chers amis. 
  18. Enfin, à part que c'est le bordel ici. Bon, je m'en occuperai demain.
  19. [Le lendemain]. Tain. J'ai rien fini du tout. Maintenant il faut que je mette des trucs dessus, et dedans, et autour, et que je le décore... Gloups. Ce n'est que le début!
  20. Bon, c'est parti. Je te préviens, si tu me pètes à la figure...
Oh! un singe en manteau de fourrure!

lundi 10 décembre 2012

Sesame se couvre pour sortir!

... voilà enfin la couverture de Sesame Seade n°1, Sleuth on Skates, mon bouquin tout angliche qui sortira outre-manche en mai 2013 avec Hodder!

Mon premier livre en pas-français de la tête aux pieds!

Ma première série où il y en a d'autres de livres qui arrivent après!

Mon premier livre où sur la couverture y a comme un CANARD SUR UN SKATEBOARD!





Et il a même une tranche! et un dos! et des RABATS!


Oui oui, il y a en effet un canard assis sur le logo d'Hodder.



Oui oui, il y a en effet des poissons à moustaches près du code ISBN.



Et qu'est-ce qu'on dit de moi sur le rabat? Allez fais travailler ton anglais, cher lecteur.



Et y a même un clan de mini-lecteurs qui ont lu le manuscrit et ont écrit des mots qui sont allés se coller au rabat! Oui oui!

Et tous ces dessins sont évidemment faits par la super Sarah Horne, et l'équipe de design d'Hodder a planché sur la composition sous le regard d'aigle de mon éditrice Ellen! Sympa, non, comme cadeau de Noël en avance?

J'en ai même imprimé une toute petite version pour la mettre sur mon étagère de bouquins histoire qu'ils s'habituent à la présence de 'Sess' et ses copains...

La petite clémentine en peluche aime ça

 A dans moins de 6 mois pour le VRAI livre!!

dimanche 9 décembre 2012

La très lente agonie de l'auteur #3: Etats Critiques

(NB: Ce billet-ci fait suite à ce billet-là qui fait suite à ce billet-là-bas.)

Reprenons donc notre petite conversation sur la mort de l'auteur. La dernière fois, je vous avais laissés sur un cliffhanger du tonnerre:

QUE SE PASSE-T-IL QUAND LE CRITIQUE S'EN MÊLE???!
C'est la question abordée dans le second article qui inspire ce bloguesque triptyque. Il s'agit d'un article qui vient d'être publié par la chercheuse britannique Catherine Butler dans Children's Literature in Education (l'une des revues académiques de littérature jeunesse les plus prestigieuses), et intitulé 'Critiquing Calypso: Authorial and Academic Bias in the Reading of a Young Adult Novel' ('Critiquer Calypso: Sur la partialité de l'auteur et du chercheur dans la lecture d'un roman jeune adulte'). Il est accessible ici, mais seulement si vous êtes universitaire (grrr... les restrictions des revues universitaires... j'y reviendrai peut-être dans un prochain billet. Chakchozensontan.)

Dans cet article, Butler, qui est universitaire en littérature jeunesse mais également auteure de livres pour enfants, analyse l'analyse qui est faite de l'un de ses romans (Calypso Dreaming) par quatre pontes de la discipline dans un ouvrage universitaire récent.

Butler refuse donc la notion barthésienne que l'auteur d'une oeuvre est la personne la moins bien placée pour en parler; "non pas parce que les auteurs de fiction sont impartiaux ou parce qu'ils n'ont pas d'intérêt à promouvoir certaines lectures de leurs textes, mais parce que la partialité est la condition universelle de la lecture critique."

Comme elle le montre, de manière très détachée et minutieusement argumentée, il n'y a aucune raison de penser que l'opinion de l'écrivain sur son oeuvre est plus partiale que celle du critique. La mort de l'auteur, qui, comme le veut Barthes, donne lieu à la "naissance du critique", n'est que l'avènement d'une autre suprématie dans la lecture d'un texte. La critique reste une écriture créative qui n'a rien de neutre.

Cela peut paraître évident à toute personne qui a déjà fait de l'analyse littéraire de près ou de loin, mais c'est un fait qui est relativement rarement énoncé de cette manière. Si l'on parle de "débat" autour d'une analyse de texte, c'est pour dire que deux critiques s'opposent sur la lecture d'un texte - surtout pas que l'auteur a quelque chose à ajouter à ces deux lectures. L'auteur est mort et enterré.

Pourtant, en évinçant l'auteur, comme le montre Butler, on décide volontairement d'ignorer une lecture critique informée par d'autres sources. Mais l'auteur est largement considéré dans la Tour d'Ivoire comme narcissique, incapable d'autocritique, ignorant de ce qu'il ou elle fait. Le problème vient peut-être, dit-elle dans un autre article, du fait que les intellectuels ont traditionnellement du mépris pour les "artisans". 

Et c'est vrai que quand on voit ce que Stephenie Meyer va nous sortir sur Twilight - 'quand j'écris qu'un vampire veut boire du sang c'est ça que je veux dire, je ne vois pas où vous allez chercher toutes ces scènes de viol', on peut se dire que, ben -

Aucun signe de vie intelligente en vue.

Mais à côté de ça, il y a Vladimir Nabokov, A.S. Byatt, Salman Rushdie, J.R.R. Tolkien, Philip Pullman, évidemment Sartre, et encore des dizaines d'autres, qui sont ou ont été universitaires en littérature et ont sans doute des choses intéressants à dire sur leur oeuvre, au moins autant que n'importe qui d'autre avec un doctorat.

Et puis ce règne du critique depuis la deuxième moitié du XXe siècle vient aussi, si on veut faire de la psycho de café du commerce, de certains désirs obscurs un peu moins évidents qu'un noble souci d'objectivité dans l'étude littéraire. Barthes était sans doute un écrivain frustré - ça se voit à douze kilomètres que Le plaisir du texte a terriblement envie d'être un roman - et, en tuant l'auteur, se promeut comme par hasard comme nouvelle autorité suprême.

Ceux qui sont à la fois auteurs et critiques s'en rendent compte mieux que personne: quoi qu'on fasse, ce sont les mêmes thèmes qu'on ressasse en permanence. L'enfance, le pouvoir, le temps: mon triangle thématique à moi, réitéré à la fois dans mon écriture critique et dans mon écriture créative. Comme le dit Butler, la seule différence, c'est que ces obsessions s'expriment un peu différemment selon le type d'écriture:

Dans mes textes universitaires, j'écris sur ces thèmes, mais dans mes oeuvres de fiction j'écris au travers d'eux.
Il est impossible de justifier que le discours de l'écrivain sur ses livres n'appartienne qu'au "grand public" et reste ignoré par les universitaires, surtout si ce discours est intelligent, informé, pertinent, critique. L'écrivain est aussi critique que le critique est écrivain.

Et de toute façon, cette barrière entre discours critique et discours créatif s'effondre en ce moment sous le poids d'Internet. Sur mon fil Twitter, je peux suivre en direct les derniers commentaires de Margaret Atwood sur le livre qu'elle est en train d'écrire. Tel auteur jeunesse propose des idées de noms pour son personnage. Un autre répond à des questions d'un lecteur. L'oeuvre se critique en même temps qu'elle se fait. L'auteur n'est plus cette figure Stieg-Larssonesque qui dépose son manuscrit sur le pas de la porte de l'éditeur et meurt d'une crise cardiaque. Il est là en permanence, avant, pendant et après, et son discours est disponible en ligne et en temps réel pour tout le monde.

C'est "l'éléphant dans la pièce" - impossible de continuer à tourner autour.

http://www.google.co.uk/imgres?um=1&hl=en&client=firefox-a&tbo=d&rls=org.mozilla:fr:official&biw=1366&bih=638&tbm=isch&tbnid=_mLYzfICKMn9ZM:&imgrefurl=http://www.maxisciences.com/%25E9l%25E9phant/un-male-elephant-de-savane-d-afrique_pic765.html&docid=jUJt6oUKN_ZTVM&imgurl=http://img1.mxstatic.com/%2525E9l%2525E9phant/un-male-elephant-de-savane-d-afrique_765_w460.jpg&w=460&h=317&ei=8a3EUPvoFOi90QWV9ICADg&zoom=1&iact=hc&vpx=1054&vpy=339&dur=1521&hovh=186&hovw=271&tx=128&ty=100&sig=116630549638647540280&page=1&tbnh=141&tbnw=212&start=0&ndsp=22&ved=1t:429,r:21,s:0,i:148

mardi 4 décembre 2012

La très lente agonie de l'auteur #2: Pavés de Bonnes Intentions


Il y a quelque temps, j'avais écrit ici un billet sur la question de l'intention: de la mort de l'auteur en critique littéraire 'adulte' et, plus problématiquement, 'jeunesse'. Je m'autocite (Clémentine B., grand prix de crânerie 2012) pour vous rafraîchir la mémoire:


'Par la faute de mon éducation traditionnelle, écrire 'l'auteur veut dire' fait mal à mon azerty. Mais comme certains critiques du médium l'ont déjà noté, se dé-Barthésiser un peu bénéficierait sans doute à notre discipline. Parce qu'on n'étudie pas un livre pour enfants comme on étudie un livre pour adultes, et que le livre de jeunesse est un outil omniprésent d'acculturation, de socialisation et potentiellement de politisation d'une population dépourvue d'un très grand nombre de pouvoirs sur la scène publique (les enfants). Vu comme ça, est-ce une décision critique responsable que d'ignorer volontairement l'intention des auteurs et créateurs du livre jeunesse?'
J'avais laissé la question sans réponse, mais j'ai récemment lu deux textes très intéressants sur l'intention de l'auteur en littérature jeunesse, dont je voudrais discuter ici pour relancer un peu le débat.

Mais d'abord, une anecdote.

L'une des visites de classe que j'ai faites l'été dernier, en 5e, pour Les petites filles top-modèles, avait été particulièrement bien préparée par le professeur de français et les collégiens avaient énormément de questions. Tellement, en fait, que l'heure est passée encore plus vite que le petit-déjeuner de Kate Middleton dans son estomac et retour. Juste avant que je parte, le prof a dit:

C'est dommage, on n'a pas pu poser toutes les questions qu'on voulait à Mlle Beauvais - par exemple, les enfants, vous étiez très intéressés par la scène du suicide. 

Moi:
La scène du QUOI?
Juste pour le replacer dans son contexte, Les petites filles top-modèles, pour les gros losers d'entre vous qui ne l'auraient pas encore lu, est un petit roman à vocation humoristique racontant l'histoire d'une préado mannequin qui se réveille un jour avec un bouton sur le nez. Il n'y a pas plus de suicide dans cette histoire que d'homicide volontaire avec circonstances aggravantes dans Spot fait un gâteau.

Du moins, c'est ce que je croyais. Car sans vouloir spoiler mon propre bouquin (ça serait nouille quand même; d'ailleurs et au passage, il fait un très bon cadeau de Noël, je dis ça je dis rien), il y a en effet une scène où ma petite Diane se jette dans l'eau.

Moi:

Mais c'est pas du tout du tout un suicide, c'est... enfin, c'est genre, comme un baptême, comme une immersion purificatrice de récit hagiographique à portée spirituelle plus ou moins inspirée de St Jean-Baptiste mais en plus fun et girly vous voyez!

La classe de 5e ne voyait pas. Parce que pour beaucoup d'entre eux, c'était un suicide - un suicide raté, un suicide raté rigolo, mais un suicide quand même. Ils l'avaient lu comme ça.

J'étais un peu épouvantée, parce que le suicide, pour moi, c'est un des thèmes avec lesquels on ne plaisante pas, surtout en littérature jeunesse. Je m'élève régulièrement contre les bouquins pour ados complètement irresponsables qui présentent le flirt avec la perte de la vie comme une option ultra glamour de la crise d'adolescence. S'il y a bien un truc que je ne ferais jamais, c'est ça.

Mais que ce soit ou non mon intention, elle avait été interprétée comme telle. 

Alors là, pris sur le vif, l'auteur a deux options:

1) Ils ont lu mon livre n'importe comment. 
2) J'ai écrit mon livre n'importe comment. 

L'option 1) est la plus fréquemment invoquée (notamment par les invités de Laurent Ruquier, mais pas que). Je me souviens, au lycée, d'un prof d'anglais-poète maudit très sûr de lui, qui disait 'Les lecteurs sont des gens stupides, vous savez, ils sont incapables de comprendre que quand je dis ceci ou cela, je veux dire ceci ou cela.' Pour l'auteure en herbe et sans lecteurs que j'étais, ce genre de remarques me donnait envie de l'étrangler fermement avec son noeud pap'. Mais je m'égare.

Perso, j'ai plutôt tendance à choisir la deuxième option: zut alors, j'ai complètement échoué à 'faire passer' ce que j'essayais de faire passer (hein Kate Middleton, tu vois ce que je veux dire). Je n'étais pas 'mal intentionnée', mais ce n'est pas non plus qu'on m'a 'mal interprétée': c'est que j'ai raté ma scène.

Dans son article universitaire sur 'L'intention', dans Keywords For Children's Literature (édité par Philip Nel & Lissa Paul), Philip Pullman s'attaque à cette douloureuse question. Il reconnaît qu'il y a un gouffre entre la perception du grand public, qui est constamment en demande d'intentions de la part de l'auteur ('Comment vous est venue cette idée?!') et celle des universitaires en littérature, qui refusent depuis Barthes & co d'envisager qu'elle puisse avoir un intérêt.

Comme d'habitude, la réponse est sans doute entre les deux, et dans ce cas, comme Pullman le dit avec sa poésie habituelle: l'intention d'un auteur n'est jamais vraiment une intention, c'est plutôt un espoir.

'All we can honestly intend to do is try': Tout ce que nous puissions honnêtement avoir l'intention de faire, c'est essayer.

En gros, il y a loin de la cruche aux lèvres, et aux livres: qu'on ait ou non une intention, il est presque certain qu'elle ne se traduira pas 'en livre' aussi clairement qu'on le pense. Il faut être un auteur assez cruche pour se penser aussi près des livres. Des lèvres. Bref, vous voyez ce que je veux dire.

Mais cette proximité est de toute façon indésirable, car elle réduit à néant la triade productive auteur-texte-lecteur. Ce que Pullman nous encourage à reconnaître, c'est que le lecteur est un constructeur, un participant actif du processus de lecture: qu'il remplira les 'trous' du texte avec sa propre interprétation. Cette interprétation n'est au départ ni mauvaise ni bonne, bien qu'elle puisse être complètement tirée par les cheveux. Elle dépend de dizaines de choses - d'un contexte spatio-temporel de lecture, d'un contexte de co-lecteurs (les fameuses 'communautés interprétatives' de Stanley Fish), de la connaissance du sujet abordé, et surtout des inquiétudes et des désirs préexistants au lecteur et que l'auteur ne peut jamais anticiper.

En d'autres termes, mes ados intrigués par la 'scène de suicide' étaient peut-être prédisposés par une culture adolescente qui rend cette question particulièrement visible dans tous les contextes. Ils y ont vu ce qu'ils voulaient y voir. Pour moi, ce n'était absolument pas le cas.

L'intention de l'auteur peut être 'bonne' mais donner des résultats désastreux, et on ne peut pas se cacher derrière l'idée 'qu'on ne l'a pas fait exprès'. Comme le dit Pullman, dans n'importe quel autre domaine de l'existence - si je laisse tomber une brique de ma fenêtre et qu'elle atterrit sur la voiture de mon voisin - que ce soit mon intention ou pas ne change rien à l'état de la bagnole.

Ah ben oui mais hein j'ai pas fait exprès!

C'est aussi la vision de Sartre dans Qu'est-ce que la littérature?, et j'en parlerai peut-être de manière plus développée un jour ou l'autre.

L'auteur jeunesse, je le maintiens encore et encore, a une responsabilité particulière par rapport à son lectorat, et a le devoir de penser à la distance entre son intention et l'interprétation des lecteurs. Mais dans une certaine mesure seulement. Car le lecteur, surtout le jeune lecteur, n'est pas monolithique, prévisible, formaté. Il faut accepter et célébrer le fait qu'il y aura toujours de l'imprévu dans l'expérience de lecture, pour le meilleur et pour le pire. 

Dans le prochain billet, je parlerai du second article - il sera question du conflit entre auteur et critique.

Petite question pour mes ami/es auteur/es et illustrateurs/trices: et vous, avez-vous déjà été surpris/es, décontenancé/es, horrifié/es par les interprétations de vos lecteurs?

dimanche 2 décembre 2012

Allô Maman Bobo

Comme tous les mois, petit 'plug', comme on dit en Grand-Breton, de notre nouvel épisode de podcast sur Kid You Not Podcast! 

Cette fois-ci, il est question de la représentation des mères en littérature jeunesse. Et comme dit Lauren, ma co-podcasteuse, les mères sont 'ce qu'il y a de plus terrifiant en littérature jeunesse'...

Ca se passe ici, ainsi que sur iTunes! et c'est en angliche, of course.

Bonne écoute, si vous osez!

vendredi 30 novembre 2012

Je m'impose, tu t'imposes, nous symposions

(Renouveau de mon blog en tant que 'oh please pas qu'elle et ses bouquins')

Je ne peux pas commencer ce billet sans remonter à mon traumatisant passé de lycéenne et d'hypokhâgneuse à hache-quatre ('Hache-quatre, le bahut qui te hache en quatre'). Lorsque j'étais un tendron de dix-sept ans, après quatre années de cours magistraux pimentés d'humiliations quotidiennes, de terreurs nocturnes, de classements, de 'génial! j'ai eu 8/20! je m'améliore!' et de menaces terribles de ratage de vie intégral ( = ne pas finir Normale et Supérieure), je me suis échappée de la montagne Sainte-Geneviève pour gagner les rives blanches de la perfide Albion et suis devenue ensuite parfaitement britiche, la preuve:

Tea time!
Il était donc hors de question pour moi, jusqu'à très récemment, de me confronter à mes démons, c'est-à-dire le système universitaire français. Et pourtant, persiflaient les médisants, c'était lui qui m'avait formé, quand même. Dès que je passais devant hache-quatre, j'entendais la tour Clovis murmurer: 'Clémentine! Je suis ton père!'

 'NOOOOOON!!!'


Et donc, m'étant petit à petit acheminée vers l'étude universitaire de la littérature jeunesse, et bien que je fasse très souvent référence à des philosophes français dans mes travaux, je n'avais jamais cherché à entrer en contact avec la bulle francophone des chercheurs dans ma discipline. Et aussi parce que les études anglo-saxonnes forment déjà un corpus impressionnant, bien sûr, et que je me doutais que la recherche en littérature jeunesse française utilisait des perspectives théoriques complètement différentes.

Mais l'année dernière, en me baladant sur internet, je suis tombée au hasard sur le blog de Cécile Boulaire, maître de conférences en littérature française et spécialiste de la littérature jeunesse, qui prépare actuellement son habilitation à diriger des recherches. Je lui ai laissé un commentaire, elle m'a contactée, et notre correspondance s'est transformée en organisation de symposium (journée d'études) qui a finalement eu lieu à Cambridge, chez wam, la semaine dernière. 

Nos cinq invités étaient des chercheurs membres de l'Afreloce (Association Française de Recherche sur les Livres et Objets Culturels de l'Enfance): Cécile Boulaire, Laurence Chaffin, Matthieu Letourneux, Mathilde Lévêque, et Christophe Meunier. Il se trouve qu'ils étaient beaucoup moins terrifiants que mon prof d'histoire d'hypokhâgne.

Aujourd'hui dans Ca se discute, Clémentine B. nous raconte comment elle a surmonté sa peur du système universitaire français.

L'idée du symposium était de présenter et de comparer les perspectives théoriques et méthodologiques de la recherche en littérature jeunesse en France et dans les pays anglo-saxons. Voici le programme de la journée d'études, (en angliche), pour ceux que ça intéresse:



Current Francophone and Anglo-American Research
in Children’s and Young Adult Literature





Session 1.              History and the Children’s Book.

9.30-10.00. Kate Wakely-Mulroney (University of Cambridge)

·        The conventions of nonsense in Charles Dodgson's correspondence.

10.00-10.30. Laurence Chaffin (University of Caen)

·        Literature for girls in the 19th century.


 

Session 2.              Geographies of Childhood and Adolescence.

11.00-11.30. Erin Spring (University of Cambridge)

·        Answering ‘Who am I?’ by asking ‘Where am I from?’: Constructions of place-based identity through young adult fiction.

11.30-12.00. Christophe Meunier (Ecole Normale Supérieure, Lyon)

·        Children’s picturebooks : actors of spatiality, generators of spaces.


Session 3.              Reading Words and Pictures.


13.30-14.00. Cécile Boulaire (University François Rabelais, Tours)

·        Poetics of picturebooks.

14.00-14.30. Yi-Shan Tsai (University of Cambridge)

·        Young readers' critical responses to manga.

Session 4.              New Theoretical Perspectives and Territories of Research

14.30-15.00. Professor Maria Nikolajeva (University of Cambridge)

·        Memory of the present: empathy and identity in young adult fiction.

15.00-15.30. Matthieu Letourneux (University Paris Ouest/ Nanterre)

·        Youth literature: series logic and cultural series.

15.30-16.00. Clémentine Beauvais (University of Cambridge)

·        Desire and didacticism in the children’s book.
 
16.30-17.30. Round Table. Chair: Clémentine Beauvais.

·        National and International Trends in Children’s Literature Research.

 La journée, et surtout la table ronde à la fin (qui était carrée, en hommage à Descartes) a confirmé certaines de mes impressions quant aux différences entre l'étude de la littérature jeunesse en France et en Angleterre, et en a invalidé d'autres. 

  1. L'étude de la littérature jeunesse dans les pays anglo-saxons est beaucoup plus orientée par les power theories, les théories du pouvoir (féministe, Marxiste, queer, postcolonialiste, etc). On envisage beaucoup le livre jeunesse, comme je l'ai expliqué mille fois sur ce blog, comme le champ de bataille entre autorité de l'adulte et pouvoir de l'enfant. En France, comme nous l'ont confirmé Cécile et Matthieu, ce n'est pas une question véritablement récurrente. Paradoxe, puisque c'est Foucault évidemment qui a filé aux Etats-Unis et à l'Angleterre l'obsession des conflits de pouvoir en littérature. Ce qui me mène à mon point suivant... 
  2.  La 'French Theory' est plus pratiquée en-dehors de la France qu'en France. Si Foucault est apparemment assez suivi en France, Deleuze, Derrida, Kristeva, Bourdieu et tous ceux que les anglo-saxons regroupent artificiellement sous le parapluie de 'French Theory' semblent plus rares dans les études françaises qu'à l'étranger. Ici, on croule sous les 'lectures derridéennes de la multiplication des chaussettes dans l'oeuvre complet de Dickens' et autres joyeusetés.
  3. Les Français étudient la littérature jeunesse 'en tant que littérature'. Ca peut paraître évident, mais c'est loin d'être le cas ici. Personnellement, comme je l'ai déjà expliqué, je ne considère pas que l'analyse des livres jeunesse peut se faire comme l'analyse des livres pour adultes. L'analyse esthétique, pour moi, sert toujours l'analyse idéologique et des rapports de pouvoir entre adulte et enfant. Il me semble que la pratique française est plus déconnectée de l'enfant et considère le livre jeunesse comme oeuvre d'art à part entière. Ils font énormément d'analyse esthétique, très détaillée.
  4. L'approche des anglo-saxons est actuellement plus théorique, celle des Français plus esthétique et plus historiciste. Bien sûr, de nombreux chercheurs anglophones s'attachent au contexte historique des livres jeunesse, mais il me semble que les grandes questions qui agitent les revues universitaires en littérature jeunesse sont d'ordre essentiellement théorique: définitions, axiomes, mise en place (espérée) d'une théorie de la littérature jeunesse. L'analyse esthétique et historique est mise au service de cet effort théorique. En France, elle paraît trouver en elle-même sa valeur et sa fin. 
  5. Mais nous avons aussi de nombreux points communs. L'une des sessions, en géographie/ écocritique du livre jeunesse, montre qu'il existe des orientations théoriques similaires, surtout dans les domaines émergents. Il en va de même pour les grandes questions: comment fonctionne l'album jeunesse? Qu'est-ce qu'une série pour enfants et comment s'inscrit-elle dans un contexte socioculturel précis? Et bien sûr, qu'est-ce que la littérature jeunesse?
   Je ne vais pas détailler chacune des présentations car Mathilde Lévêque l'a fait dans son excellent billet sur le site de l'Afreloce. Cécile Boulaire a aussi chroniqué cette petite parenthèse franco-britannique sur son propre blog. Et puis ma directrice de thèse, Maria Nikolajeva, en a écrit quelques mots sur son blog (en anglais). Perspectives très différentes!

Bon, ce billet est presque aussi long qu'une élection de président de l'UMP, mais j'espère un peu plus enrichissant. Je m'empresse d'aller le traduire en angliche, puisque la leçon numéro un que je retiens de cette journée d'études, c'est que pour dresser des ponts entre les différents groupes de recherche internationaux il faudrait déjà qu'ils sachent lesquels existent et ce qu'ils font.

 

mercredi 28 novembre 2012

Choses et d'autres

Ca fait 26 jours que je n'ai pas blogué, honte à moi - et pourtant j'avais promis de pondre un ou deux billets de non-autopromotion. Sauf qu'il y a:

  • La thèse qui s'écrit et qui doit être corrigée
  • Les étudiants en licence qui écrivent et qui doivent être corrigés (*craquement de fouet*)
  • Les livres (anglais) qui s'écrivent
  • Les livres (français) qui s'écrivent
  • Les livres (anglais) qui ne s'écrivent pas par manque de temps
  • Les livres (français) qui ne s'écrivent pas par manque de temps
  • Des Français qui écrivent qui viennent voir les Anglais qui écrivent pour parler de littérature (vous suivez?)
  • Le dodo.
Bref, le blog, là-dedans, est un peu à la traîne.

Promis, la semaine prochaine, quand les 'petits' de licence rentreront chez eux en vacances, j'aurai plus de temps.

En attendant...

Une interview sur La littérature jeunesse de Judith et Sophie, où je parle de littérature jeunesse, de mon parcours et de La pouilleuse.

Une interview ce matin sur France Info, dont je mettrai le lien en ligne quand je connaîtrai l'adresse. 

Et d'autres chroniques au fil du web:

D’un livre à l’autre, 1/11/2012: ‘L’écriture concise et sèche de Clémentine Beauvais plonge le lecteur dans l’horreur qui ne peut qu’être spectateur du déchaînement de haine qui  s’abat sur cette petite fille sans défense. L’humiliation qu’elle subit est insupportable.  Notre narrateur, David, nous transmet les faits froidement sans prendre réellement conscience de ce qui est en train de se passer. L’angoisse est omniprésente. On suffoque. Ce roman qui met en scène les préjugés, et les actes qui en découlent, de ces cinq adolescents, appelle au questionnement sur l’effet de groupe et la capacité de ces jeunes à faire ou non la part des choses sur l’origine de leurs actes et surtout sur leurs conséquences.En conclusion, un court roman qui vaut vraiment le détour. Une histoire horrible et glaciale, où la violence se vulgarise et devient prétexte à un passe-temps pour des ados à la dérive. A découvrir !’

Culturopoing, 1/11/2012: Coup de Coeur (10/10). ‘Peut-être est-ce du au jeune âge de son auteur, en tout cas ce roman ne fait pas semblant. C’est l’histoire de cinq lycéens qui font l’école buissonnière et dont la journée dérape. En chemin vers le studio de l’un d’eux pour y traîner, ils kidnappent une petite fille qui a des poux et la maltraitent. Le narrateur est celui d’entre eux qui doute le plus du bien-fondé de l’opération, pourtant du fait de sa position de nouvel arrivant dans le groupe, il ne s’autorisera pas à intervenir. Malaise, bêtise, ambiguïté, excès, ce récit d’un réalisme frappant s’enchaîne sans jamais perdre de souffle. Préjugés et responsabilité en sont les thèmes forts, amenés avec grand talent.’

Maman Baobab, 12/11/2012: ‘On ne sait pas pourquoi ni comment, toutes les barrières sautent. Et le lecteur suit, dans la vraisemblance, le groupe qui enlève l’enfant, la séquestre dans un appartement, avec au moins un objectif admis, celui de l’épouiller. Pour le reste, pour la suite, je vous laisse ouvrir vous même ce roman pour découvrir jusqu’au ils vont tous aller, s’entraînant les uns les autres, entre leaders et moutons silencieux, ils seront tous responsables, tous coupables. La narration est menée avec brio, tout en tension par Clémentine Beauvais qui  pointe tout de rouge, la limite fragile entre le racisme dit ‘ordinaire’ et des scènes qui pourraient tourner à l’horreur. Il y a moins d’un pas, et c’est bien là, le drame. J’ai refermé le livre, un matin dans le train. J’ai eu mal au ventre un bon moment dans la matinée, le noeud dans la gorge, le mal de mer. Rien de surprenant que je pense que ce roman puisse s’inviter dans mon sommeil.’

La littérature jeunesse de Judith et Sophie, 13/11/2012: ‘En lisant ce livre, j’ai été confronté à pas mal de sentiments mais c’est la honte qui l’emporte. Le talent de l’auteure, c’est d’être parvenu à nous raconter une histoire immonde en montrant à quel point ça pourrait être réel et commis par n’importe lequel d’entre nous. Finalement, est-ce vraiment une fiction ? Combien de fois, des histoires de ce genre nous sont racontées aux informations ? Ce sont des dérapages, dont l’issue peut être fatale. Ce roman nous montre juste l’histoire de l’intérieur avec les bourreaux en première ligne. On a tous de quoi trembler avec ce livre ! Je ne peux pas dire que j’ai aimé ce livre, je ne crois pas que ce soit le genre de livre qui s’aime ! Par contre, ça donne à réfléchir et finalement, n’est-ce pas l’intérêt de la littérature ?’

Et bientôt, promis juré, un peu moins de moi!

Clem